Goethe et Marie-Antoinette

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Goethe et Marie-Antoinette

Message par Comte d'Hézècques le Dim 27 Juil 2014, 01:10

Johann Wolfgang (von) Goethe (1749-1832) est un des auteurs allemands les plus célèbres.
Notamment pour son roman sentimental édité en 1774 : Les Souffrances du jeune Werther et Faust (1790), une pièce de théâtre en vers.
A part être romancier il fut aussi dramaturge, poète, théoricien de l’art et homme d’état.



Je n’écrirai pas sa biographie ici, mais évoquerai uniquement ce qu’il a écrit sur Marie-Antoinette, sa contemporaine.

Originaire de Francfort, Goethe étudie le droit à l’université de Strasbourg en 1770-1771. Quand il apprend que l’archiduchesse Maria Antonia arrivera à Strasbourg le 7 mai 1770, sur l’île aux Epis précisément, au milieu du Rhin entre la ville de Kehl et de Strasbourg, où elle doit participer au rite de « remise de l'épouse » dans une maison spécialement construite pour cette occasion, il a envie de découvrir cette édifice décorée par les meilleurs artistes. Le choix de cette île, entre l'Allemagne et la France, représente d’ailleurs une sorte de zone neutre. Les deux entrées de ce bâtiment sont disposées de telle manière que la future dauphine de France y entre du côté autrichien et en ressort en France.



Goethe s’y rendra quelques jours avant la cérémonie avec des amis de l’université par curiosité de découvrir l’édifice éphémère.

Stefan Zweig le relate ainsi dans sa biographie sur Marie-Antoinette :

Tandis que la gigantesque cavalcade – trois cent quarante chevaux, qui doivent être relayés à chaque station – traverse lentement l’Autriche et la Bavière et, après d’innombrables fêtes et réceptions, s’approche de la frontière française, charpentiers et tapissiers travaillent activement à un édifice singulier sur une île du Rhin, entre Kehl et Strasbourg. Là les grands maîtres de cérémonies de Versailles et de Schœnbrunn ont joué leur principal atout ; après des pourparlers sans fin pour savoir si la remise solennelle de la mariée devait s’accomplir en pays autrichien ou en pays français, un malin parmi eux a trouvé une solution digne de Salomon : on construira un pavillon spécial en bois sur un des petits îlots inhabités du Rhin, entre la France et l’Allemagne, donc une sorte de « no man’s land » ; ce sera là une merveille de neutralité ; deux pièces du côté de la rive droite du Rhin, où Marie- Antoinette entrera en archiduchesse, deux pièces du côté de la rive gauche, d’où elle sortira après la cérémonie en dauphine de France, et au milieu la grande salle de la remise solennelle, où l’archiduchesse deviendra définitivement l’héritière du trône. Des tapisseries précieuses du palais épiscopal couvrent les cloisons élevées à la hâte, l’université de Strasbourg prête un baldaquin, la riche bourgeoisie de la ville son plus beau mobilier.
Ce sanctuaire d’une splendeur princière est naturellement fermé aux yeux des profanes, mais ici comme partout quelques pièces d’argent rendent les gardiens complaisants ; c’est ainsi que quelques jours avant l’arrivée de Marie-Antoinette plusieurs jeunes étudiants allemands se glissent dans l’édifice à moitié achevé pour satisfaire leur curiosité.

L’un d’eux surtout, à la taille élancée, au regard clair et ardent, le nimbe du génie couronnant son front viril, ne peut pas se rassasier de la beauté des Gobelins tissés d’après les cartons de Raphaël ; ils éveillent chez le jeune homme, à qui la cathédrale de Strasbourg vient justement de révéler l’art gothique, le désir ardent de comprendre avec le même amour l’art classique.
Enthousiasmé, il explique à ses camarades moins éloquents ce monde de beauté, soudain découvert, des maîtres italiens ; mais tout à coup il s’arrête, se sent mal à l’aise, ses sourcils foncés et épais se froncent, presque avec colère, au-dessus du regard encore enflammé. Car à l’instant seulement il vient de se rendre compte de ce que représentent ces tapisseries : c’est, en effet, une légende convenant aussi peu que possible à une noce : l’histoire de Jason, Médée et Créüse, l’exemple le plus frappant d’un hymen fatal.

« Quoi ! s’exclame à haute voix le génial adolescent, sans prêter attention à l’étonnement des assistants, est-il permis de mettre aussi imprudemment sous les yeux d’une jeune reine, dès le premier jour, l’exemple du mariage le plus atroce qui fût jamais consommé ? N’y a-t-il donc point parmi les architectes, décorateurs et tapissiers français, un seul homme qui comprenne que les images ont une signification, qu’elles agissent sur les sens et l’esprit, qu’elles laissent des impressions, qu’elles éveillent des pressentiments ? Ne dirait-on pas que l’on a voulu envoyer au-devant de cette belle dame, que l’on dit être attachée à la vie, le plus hideux des spectres ? »

Les amis du bouillant jeune homme réussissent avec peine à le calmer, et il leur faut presque employer la force pour entraîner Goethe – car cet étudiant n’est autre que Goethe – hors de la bâtisse en bois.
« L’immense flot de magnificence » du cortège nuptial s’approche, bientôt il inondera d’allégresse et de joyeuses paroles la salle décorée, sans que personne ne soupçonne que quelques heures auparavant le regard pénétrant d’un poète a discerné dans ce tissu multicolore le fil noir de la fatalité.



Plus tard, quand Marie-Antoinette fut au plus bas de sa popularité après l’affaire du collier, Goethe sera le premier à transformer cette affaire dans une œuvre littéraire qui s’intitulera : Der Groß-Cophta (Le Grand Copthe), une comédie qu’il rédigera pendant l’été de 1791 et qui sera jouée en décembre de la même année au théâtre de la cour ducale de Weimar. En 1792 paraîtra la version imprimée qui est toujours disponible en allemand aux éditions Reclam (jamais traduite si je ne me trompe pas) :


Bien avant l’implication de Cagliostro dans l’affaire du collier, Goethe s’intéresse déjà à son cas.
Quand l’affaire du collier retentit, Goethe suit assidûment les nouvelles et étudie en détail le procès, même les pièces insignifiantes.
En 1787, quand Cagliostro est déjà arrêté en Italie, Goethe se présente auprès de sa famille en se faisant passer pour le confident de Cagliostro, dans le but de subtiliser des informations cruciales qu’il pourrait utiliser pour sa pièce de théâtre. La mère de Cagliostro, crédule, lui donne des lettres adressées à son fils que Goethe promettait de lui transmettre.
Pourtant, quelques années passent avant que la pièce Le Grand Copthe connaîtra sa forme définitive.
Le fil conducteur de la pièce est le déclin moral de l’Ancien Régime, selon Goethe cause principale de la Révolution.

Marie-Antoinette, dans la pièce de Goethe, sera appelée « La princesse » qui rêve de posséder le collier qui surpassera tous les colliers du monde, mais elle n’y apparaît pas ; comme dans l’Affaire réelle, elle ne jouera aucun rôle concret, contrairement à ce que d’aucuns prétendent.
Le Domherr (châtelain) sera le cardinal de Rohan, et Jeanne de la Motte-Valois sera appelée simplement « la Marquise ». Cagliostro sera transformé en Graf Rostro (le comte Rostro). La scène se déroule dans un petit royaume où règne Der Fürst (le Roi), père de la Princesse.

Au mois de mars 1823, dans une conversation avec Friedrich von Müller, Goethe évoquera encore la Révolution Française :

« Ich war bei Goethe, der anfangs matt, nachher sehr heiter war. Er sprach unter anderm sehr geistreich und anschaulich über die drei Hauptursachen der französischen Revolution, … und gesellte ihnen eine vierte zu: Antoinettens gänzliche Vernachlässigung aller Etiquette. “Wenn man einmal mehrere Millionen aufwendet an einem Hof, um gewisse Formen als Schranken gegen die Menge zu haben, so ist es thöricht und lächerlich, wenn man solche selbst wieder über den Haufen wirft.“ »

J’étais chez Goethe, qui était d’abord distant et ensuite d’humeur enjouée. Il parlait entre autres avec plein d’esprit et de clarté sur les trois causes principales de la Révolution Française, et rajouta une quatrième : l’abandon de toute étiquette de Marie-Antoinette. “Quand on dépense plusieurs millions dans une Cour pour créer des formes qui mettent des barrières entre cette Cour et la foule, alors c’est un grand tort et ridicule si l’on fait en sorte de les rejeter par après.“


Et voici une citation de Goethe :
Un bon Allemand ne peut souffrir les Français, mais pourtant il boit leurs vins très-volontiers. :

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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par La nuit, la neige le Dim 27 Juil 2014, 10:09

Merci d’avoir ouvert cet intéressant sujet.

J’ignorais l’existence de cette pièce : Le Grand Copthe.  Shocked 

Comte d'Hézècques a écrit:
Et voici une citation de Goethe :
Un bon Allemand ne peut souffrir les Français, mais pourtant il boit leurs vins très-volontiers. 
 boudoi29 Laughing
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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par Invité le Dim 27 Juil 2014, 10:48

Merci beaucoup, cher Félix! Très intéressant. Je savais les réactions de Goethe sur les tapisseries à Strasbourg, mais pas toute l'étendue de ses réflexions là-dessus.
Évidemment il n'a jamais vu Marie-Antoinette en personne?

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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par Invité le Dim 27 Juil 2014, 10:58

Merci cher Félix de rappeler cela à nos mémoires !!!  Very Happy Very Happy Very Happy 

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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par Invité le Dim 27 Juil 2014, 11:09

Merci, cher Félix.  Very Happy Ce Goethe annonce l'avènement de la morale bourgeoise!

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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par Invité le Dim 27 Juil 2014, 11:19

Mais oui, mon cher Cosmo, tu as raison! Et c'est la morale bourgeoise qui a engendré l'hypocrisie du dix-neuvième siècle qui étouffait le débat sur les moeurs de l'ancien régime et qui donnent des difficultés à démêler les vérités historiques de la version d'histoire présentée avec tant d'inexactitude et d'hypocrisie au dix-neuvième siècle.

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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par Comte d'Hézècques le Dim 03 Aoû 2014, 23:57

evelynfarr a écrit:Merci beaucoup, cher Félix! Très intéressant. Je savais les réactions de Goethe sur les tapisseries à Strasbourg, mais pas toute l'étendue de ses réflexions là-dessus.
Évidemment il n'a jamais vu Marie-Antoinette en personne?

En effet Eve, Goethe n'a jamais rencontré Marie-Antoinette.
C'est d'ailleurs grâce à votre livre que je me suis rappelé à mon esprit cette visite du jeune Goethe au pavillon qui devait servir de lieu de transformation de la jeune et naïve Maria Antonia Wink 
Zweig a vraiment l'art de nous décrire cette visite comme s'il était présent également Laughing 

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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par Mme de Sabran le Lun 14 Déc 2015, 20:11

Comte d'Hézècques a écrit:

Goethe s’y rendra quelques jours avant la cérémonie avec des amis de l’université par curiosité de découvrir l’édifice éphémère.

Stefan Zweig le relate ainsi dans sa biographie sur Marie-Antoinette :



« Quoi ! s’exclame à haute voix le génial adolescent, sans prêter attention à l’étonnement des assistants, est-il permis de mettre aussi imprudemment sous les yeux d’une jeune reine, dès le premier jour, l’exemple du mariage le plus atroce qui fût jamais consommé ? N’y a-t-il donc point parmi les architectes, décorateurs et tapissiers français, un seul homme qui comprenne que les images ont une signification, qu’elles agissent sur les sens et l’esprit, qu’elles laissent des impressions, qu’elles éveillent des pressentiments ? Ne dirait-on pas que l’on a voulu envoyer au-devant de cette belle dame, que l’on dit être attachée à la vie, le plus hideux des spectres ? »

Les amis du bouillant jeune homme réussissent avec peine à le calmer, et il leur faut presque employer la force pour entraîner Goethe – car cet étudiant n’est autre que Goethe – hors de la bâtisse en bois.
.


:

Pour Stefan Zweig, Goethe trouve dans la réalité la matière la plus invraisemblablement romanesque .  La vérité est si folle que toute expression pour l'exprimer est plate et insipide .  Very Happy

Meuh non !    

http://marie-antoinette.forumactif.org/t2348-goethe-le-grand-copthe-ou-l-affaire-du-collier#67058

Et pourtant nous parlons du génial Goethe !   :n,,;::::!!!:
Cet événement me remplit d'épouvante, comme l'aurait fait la tête de Méduse , avait-il écrit au moment des faits ..






Nicolas de la Motte  ...  
Hélas ! la suite ne nous est que trop bien connue ! Smileàè-è\':

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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par Mme de Sabran le Mar 15 Déc 2015, 11:49

Mme de Sabran a écrit:

Cet événement me remplit d'épouvante, comme l'aurait fait la tête de Méduse , avait-il écrit au moment des faits ..


La Gorgone guette et pétrifie le visiteur, sur le palier du Petit Trianon justement !


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Re: Goethe et Marie-Antoinette

Message par Mme de Sabran le Jeu 17 Déc 2015, 12:16

Cette sculpture est de Guibert Honoré Jean (1720-1791 ) et date de 1765 . Very Happy

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