Lettre de Lavater à Hérault de Séchelles

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Lettre de Lavater à Hérault de Séchelles

Message par Mme de Sabran le Jeu 22 Jan 2015, 17:52



Elle est magnifique, cette lettre, vous la connaissez bien !  Very Happy
Mais nous ne l'avions pas encore postée dans notre Forum : je répare cet oubli ...


Le 21 septembre 1793.

Mon cher Hérault,

Donnez-moi votre éloquence; prêtez-moi votre esprit pour vous exprimer le désir que j'ai de pouvoir vous parler à coeur ouvert sur les affaires de la France; donnez-moi du temps aussi pour vous faire sentir d'un côté combien je souhaite votre liberté et de l'autre, combien je suis convaincu que vos moyens sont également imprudents et forcés, absurdes et inhumains.
Laissez-moi aussi vous parler ouvertement. Vous me semblez ressembler aux Pharisiens de l'Evangile, qui lient les fardeaux pesants, et qu'on ne pouvait porter, sur les épaules des hommes, ils ne veulent pas les remuer du bout des doigts; aux hypocrites du temps de notre Seigneur, qui voient fort bien la paille dans l'oeil de leurs frères, tandis qu'ils ne voient pas une poutre qui est dans leurs yeux. Vous tyrannisez les hommes dix fois plus que vos tyrans, sur les trophées desquels vous vous élevez en criant : " Adieu tyrannie, va-t-en despotisme."
Depuis que vous avez tué et massacré votre bon roi d'une manière inouïe et de la façon la plus despotique; depuis que vous avez rompu l'inviolabilité qui lui était assurée; depuis que vous n'avez pas fait attention à ses protestations; depuis que vous agissez en inquisiteurs de Lisbonne; depuis que, le poignard à la main, vous forcez à la liberté; depuis que vous avez introduit la guillotine ambulante au lieu de la Bastille détruite; depuis que l'on n'ose dire et écrire tout ce qu'on a osé dire et écrire sous les rois les plus despotiques, j'ai horreur de vous entendre parler liberté.
Monarchie ou République, cela m'est égal, mais liberté; ce ne sont pas les mots, ce ne sont pas les cris, ce ne sont pas les charlataneries des discours prononcés qui donneront cette liberté à la France. Permettez-moi d'être libre au sujet de vos discours, qui font pitié (l'éloquence à part). Où est la liberté, où est la sûreté de l'honneur, des biens, de la vie ?
O mon cher, vous, qui êtes ci-devant si doux, si juste, si respectable, est-il possible que vous ne sentiez pas l'hypocrisie dominante de vos héros de liberté, qui ne font que d'introduire les libertins les plus horribles contre la liberté.
Je serai ridicule à vos yeux, je m'en félicite; mais pensez à moi, votre sort sera horrible, parce que vous vous moquez des droits de l'humanité que vous affichez partout.
L'humanité se vengera de votre hypocrisie d'humanité.
Depuis Nimrod jusqu'à Marat, jamais le monde ne fut témoin de tant d'inhumanités.
Je vous plains, aimable Hérault, sage et savant ami; votre coeur s'est laissé entraîner par un fantôme magnifique et flatteur.
J'admire votre génie; j'aime votre coeur, je plains votre illusion.
Je vous en prie, au nom de l'humanité : devenez plus humain et ne forcez pas vos frères à être vos esclaves sous le nom de liberté; ne me croyez pas assez faible pour prendre le parti ou des princes en général ou des royalistes français, point du tout.
Je n'ai à dire que chose claire, simple et atterrante (sic). Tous vos rois et tous les rois de la terre ensemble n'ont jamais donné tant d'exemple d'un despotisme monstrueux, que vous en donnez depuis trois ans.
En vérité vous vous moquez de nous autres, de l'univers et des siècles à venir. Je ne parle pas des inhumanités atroces d'une populace effrénée. Je parle des actes publics, des décrets de la Convention nationale, des atrocités soutenues et privilégiées des plus grands soi disant antidespotes.
Au nom de l'humanité, je vous en conjure à genoux, ne vous moquez plus de l'univers et des siècles à venir. Ne parlez plus mot de liberté, en exerçant le plus abominable despotisme.
O despotisme ! je vois donc que tu es inséparable du sort des humains; je vois que tu prends toutes les faces possibles et tous les noms sacrés pour éblouir les peuples.
O liberté ! mot aussi saint que le nom sacré de la Religion, on abuse de toi comme d'elle; l'on condamne justement les prêtres qui voulaient forcer les hommes d'être sauvés et l'on ne condamnerait pas justement les tigres qui ne parlent que de liberté et ne font que forcer par la guillotine non leurs sujets, mais leurs citoyens, leurs égaux.
O liberté française, dix fois plus abominable que l'inégalité qui régnait autrefois.
Ma voix n'est rien; que la voix de l'univers le plus impartial ne soit rien. C'est votre raison, c'est votre humanité à qui j'en appelle. Mon Dieu ! est-il possible que vous soyez avili à tel degré que vous ne faites d'une partie de votre peuple que des esclaves, de l'autre que des bourreaux...
A ce moment même on vient de me dire qu'à Strasbourg, personne n'ose sceller une lettre sans l'avoir fait lire à la municipalité, et que c'est elle qui scelle toutes les lettres.
J'ignore si cela est; je n'en crois rien; mais si l'impossible était possible, et si la chose la plus incroyable se trouvait vraie par hasard, je rougirais non seulement d'être contemporain de ces monstres de liberté, je rougirais d'être appelé homme.
Oh mon cher Hérault ! pourquoi la nature vous a t-elle donné de l'humanité, de l'éloquence, du génie, si ce n'est pas pour vous opposer à une tyrannie dont on n'a point d'exemple dans l'histoire du temps le plus despotique.
Nous avons tous deux le même but : ce but est la liberté de nos égaux, mais les moyens, oh que ceux que j'emploie sont différents des vôtres !
Vous voulez détruire le despotisme par le despotisme et introduire la liberté par la tyrannie; moi, j'introduis au moins cette liberté dans mon petit cercle, dans ma paroisse, et dans ma maison, par la raison, qui ne commande pas, et par des sacrifices continuels de tout ce qu'on appelle autorité.
C'est trop tard, je le pressens et ma voix est trop faible, mais quod scripsi, scripsi ... Vous allez déchirer vos entrailles, vous allez donner les prétextes les plus spécieux aux despotes de combattre votre liberté qui ne peut être regardée d'une autre façon que comme le despotisme le plus cruel d'un côté, et, de l'autre, comme l'esclavage le plus horrible.
Mais c'est en vain que je parle; par un mot vous m'anéantirez ... vous m'appellerez aristocrate et puis me voilà rien ... je suis trop rien, et vous êtes devenu trop grand pour que je puisse prétendre qu'une pauvre ligne de ma main ait quelque influence sur votre raison ou sur votre coeur.
Mais, dans six mois, dans un an, jetez un coup d'oeil dans un moment perdu sur ce misérable papier-ci, et alors dites-moi, si vous pouvez : tu avais grand tort. Dites alors, le despotisme sous le nom de liberté est la mère de la liberté, et la tyrannie sous le nom d'égalité est le moyen le plus sage et le plus humain de réduire les hommes à l'usage de leurs droits naturels. Cela je le prévois trop, vous n'oserez pas me le dire, vous ne le direz pas ... Peut-être vous déchirerez cette lettre, vous détruirez le portrait de l'auteur que vous avez dessiné.


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Re: Lettre de Lavater à Hérault de Séchelles

Message par Mme de Sabran le Ven 23 Jan 2015, 14:08



Lavater était un écrivain et penseur théologien, de langue allemande, né à Zurich en 1741. Il était un grand ami de Goethe, et, comme lui, franc-maçon. Il est surtout connu par cette "science" qu'il essaye de promouvoir, et pratique à Genève: la Physiognomonie. Elle consiste à déchiffrer le caractère d'après les traits du visage et, partant, de tirer des hypothèses sur l'avenir. Il devient très célèbre, et sa physiognomonie à la pointe de la mode. On accourt de toute l'Europe pour consulter Lavater. Marie-Jean Hérault de Séchelles (cousin germain de Mme de Polignac) y alla avec son ami Le Pelletier de Saint-Fargeau.
Lavater d'abord séduit par la Révolution en déchanta vite.
Parce qu'il s'opposait au régime politique imposé à la Suisse par les Français, il est déporté à Bâle, et tué par un soldat français lors de son retour à Zurich en 1801.

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Re: Lettre de Lavater à Hérault de Séchelles

Message par Mme de Sabran le Lun 26 Jan 2015, 13:51



Voici son portrait Very Happy :

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