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Septimanie comtesse d'Egmont  ( 1740 - 1773 )

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Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Empty Septimanie comtesse d'Egmont  ( 1740 - 1773 )

Message par Mme de Sabran Mar 22 Nov 2022, 18:37

Septimanie comtesse d'Egmont
 (  mars 1740 - octobre 1773 )



Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Counte11
Countess d’Egmont Pignatelli
Alexandre Roslin —


C’est probablement ce tableau que Diderot vise dans les Essais sur la peinture, lorsqu’il écrit :

« Voilà sur une toile une femme vêtue de satin blanc. Couvrez le reste du tableau, et ne regardez que le vêtement ; peut-être ce satin vous paraîtra-t-il sale, mat, peu vrai. Mais restituez cette femme au milieu des objets dont elle est environnée, et en même temps le satin et sa couleur reprendront leur effet. » (Hermann, p. 22.)
Il existe une réduction de ce tableau (43x31 cm) commandée par Louis-Philippe pour le musée historique de Versailles en 1840



Sophie - Jeanne - Armande - Elisabeth - Septimanie d'Egmont    était la fille de  Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis de Richelieu et d'Élisabeth-Sophie de Lorraine héritière des Guise.  Elle était beaucoup plus sensible à l’honneur de sa descendance maternelle qu’à l’illustration de ses ancêtres paternels, écrit la marquise de Créquy,  et comme elle n’avait pas toujours la précaution de le dissimuler devant son père, elle en recevait quelquefois de bons coups sur les doigts.

Mme d’Egmont était, comme on sait la fille du célèbre maréchal de Richelieu. Le maréchal fut marié trois fois, d’abord à quatorze ans, en 1710, puis, en 1734, avec la princesse Elisabeth de Lorraine, héritière des Guises et la troisième fois à quatre-vingt-quatre ans. Il eut de son second mariage un fils, le duc de Fronsac, et une fille, née le 1er mars 1740, qui devait être Mme d’Egmont.

Privée de très bonne heure de sa mère, Sophie-Jeanne Septimanie de Richelieu fut élevée tendrement par la duchesse douairière d’Aiguillon, la célèbre Anne-Charlotte de Crussol-Florensac ( 1700 - 1772 ) , mère du duc d'Aiguillon. Réputée pour son esprit, femme de lettres, traductrice, Mme de Crussol tenait un salon littéraire. Elle était très liée avec Montesquieu, les philosophes et les Encyclopédistes. C'est à elle que Montesquieu confia le manuscrit des Lettres persanes pour juger de leur publication.

Septimanie fut donc bercée dès sa prime jeunesse de littérature et de philosophie.   Very Happy
Son père, à travers l’extrême dissipation de sa vie brillante et corrompue, ne cessa de l’adorer. Elle figure à ses côtés au milieu des fêtes qu’il prodiguait dans son gouvernement de Guyenne ; elle s’y était fait elle-même une sorte de royauté dont l’éclat s’étendait jusqu’à Paris et Versailles. On la retrouve, durant ses années de jeunesse, soit dans les magnifiques réjouissances que le riche Bordeaux du XVIIIe siècle multipliait et que Rulhière a décrites, soit dans ces galantes journées, arrangées par Favart, que la marquise de Moncontour offrait au vainqueur de Mahon ou bien au roi Stanislas à Bagatelle, partout enfin où la plus haute société de ce temps prodiguait sa suprême élégance.

Je n’entreprendrai pas de vous décrire exactement cette charmante personne,  poursuit Mme de Crequy, parce qu’elle était pourvue d’une grâce indéfinissable. C’était un composé de charme d’esprit, de politesse noble, de traditions parfaites et d’originalité piquante, avec des manières exquises et comme une élégance parée sous laquelle on entrevoyait un germe de mort prochaine. C’était, pour ainsi dire, une image, une représentation de la noblesse et de la cour de France en 1782. Mme d’Egmont m’a laissé le souvenir d’une sylphide insaisissable, et son idée m’est toujours restée une impression prestigieuse, comme la suite d’un rêve enchanteur. Elle était grande et svelte ; elle avait des yeux bruns, noirs ou gris, dont la couleur était assortie à son impression du moment. On n’a jamais revu des yeux pareils à ceux-là pour les variétés de leur expression ni pour leur effet magique.

Après une infortune de cœur, dit-on, car il avait été presque question de lui faire épouser le fils du maréchal de Bellisle, le comte de Gisors qui était le jeune seigneur le plus beau, le plus brave et le plus aimable de son temps et dont elle était très éprise ... mais ...
Grand merci ! rétorqua le maréchal de Richelieu ; je n’ai pas envie de donner ma fille au petit-fils du surintendant Fouquet ! Je ne dis pas, si j’étais de la maison d’Auvergne ou de celle de Créquy ! Mais nous sommes trop sottement chicanés sur la noblesse pour aller nous allier à des gens de robe.

...   elle épousa donc, à seize ans, le 10 février 1756, le plus grand seigneur des Pays-Bas, le comte d’Egmont

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Medium16
Casimir de Pignatelli comte d'Egmont.

Un grand surcroît d’illustration et de fortune vint s’ajouter ainsi pour elle à ce que lui donnait déjà sa haute naissance : six mois à peine après ce mariage, la fameuse prise de Port-Mahon par son père jette sur elle une autre sorte d’éclat, et elle se trouve au moment de sa plus vive lumière.
Cependant Septimanie voyait très rarement son mari et souffrit toute sa vie d'avoir été mariée sans amour.  N'ayant pas d'enfant, elle trouva un dérivatif en menant une vie très mondaine .  C’est alors qu’elle remporte facilement le prix de la beauté, dont parle Mme du Deffand, lorsque, dans les bals de Mme de Mirepoix, elle préside avec le duc de Chartres à des danses de caractère, ou quand elle porte, à un grand couvert de Versailles, toutes les perles héréditaires de la maison d’Egmont.

Comme toutes les nobles dames de son temps, elle avait admis dans sa familiarité les gens de lettres : Jean-Jacques Rousseau, qui lui lut en partie ses Confessions et admira combien elle en était émue ; Marmontel, qui la rencontrait aux dîners de Mme Geoffrin, et qui vante son prestige ; Rulhière, qu’elle encouragea constamment, qui écrivit en son honneur et lui garda un long souvenir.

Il courut quelques rumeurs sur la galanterie de la comtesse d’Egmont, et notamment on avait beaucoup parlé de Rhullières ; mais en vérité après la mort de M. de Gisors, elle n’a jamais eu qu’un seul attachement, c'était un jeune et séduisant gentilhomme que la mauvaise fortune avait forcé d’entrer dans les gardes-françaises en qualité de simple soldat . Il ressemblait inconcevablement au comte de Gisors, avec plus de jeunesse et plus d’agrément encore, s’il est possible, on pourrait dire, à la défense de cette malheureuse comtesse d’Egmont, que ce dernier attachement fut une preuve de la solidité de son caractère, et la marque de sa fidélité pour le premier objet de son affection.

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Claude13

On avait fait épouser Mlle de Nivernais à M. de Gisors qui fut tué quelques mois après son mariage. Ainsi pas de regrets : nos deux amoureux n’eurent pas le temps de se rencontrer dans le monde, où ils ne s’étaient jamais parlé que le langage des yeux ; mais le souvenir du comte de Gisors était resté tellement présent et sensible à Mme d’Egmont qu’on l’aurait fait s’évanouir si l’on avait prononcé son nom devant elle.  

Sa proximité avec l'ambassadeur de Suède en France, le comte de Creutz,  permit à Septimanie de faire la connaissance du futur Gustave III durant son séjour à Paris en 1771 .  Le soir même de son anniversaire du 1er mars 1771, le futur Gustave III était dans sa loge à l'opéra de Paris,  quand survint Creutz qui annonça le décès du roi Adolphe-Frédéric.

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Kung-g10

 Le bruit courait que Septimanie était tombée amoureuse de Gustave lors de son séjour .   Toujours est-il qu'elle continua à correspondre avec lui durant son règne.  
Ainsi donc, je croise souvent la comtesse d'Egmont dans  Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Tzolz698
les Lettres de France d'un ambassadeur à son roi ...   Creutz à Gustave bien-sûr.

Septimanie ambitionnait rien moins que de faire de Gustave un roi éclairé, un roi philosophe .

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Thum1020

Le duc de Richelieu, père de Septimanie, montrait un grand dévouement à cette comtesse du Barry dont sa fille s'était décrétée l'ennemie . Ennemi personnel lui-même mais de Choiseul, il forma contre ce ministre une sorte de triumvirat avec le duc d'Aiguillon, son neveu, le chancelier Maupeou et l'abbé Terray , trio que Septimanie méprisait au plus haut point . Ainsi toute la famille était-elle à couteaux tirés et Richelieu périodiquement brouillé avec ses enfants...
Un jour que l'on demandait au maréchal des nouvelles du frère de Septimanie,  il répondit :
M. de Fronsac ? je n’ai pas eu l’honneur de le voir depuis longtemps. Je ne sais pas si nous sommes parents, mais nous ne sommes pas amis !…   Shocked

Septimanie se passionnait de politique.  Elle était devenue le centre de l'opposition à Mme du Barry .  Pragmatique cependant, elle acceptait que Creutz fréquentât Mme du Barry pour l'unique raison que c'était dans l'intérêt primordial de Gustave III.
Creutz, en fin diplomate,  réussissait le tour de force de s'entendre avec les deux partis.  

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Dubarr11
La comtesse du Barry
par Drouais

Le plus pressé était d’observer la cour de Versailles, afin de ménager constamment à Gustave la faveur de ceux qui y domineraient. C’était là en effet que des changements subits pouvaient résulter du contrecoup de l’opinion, soit qu’elle renversât le duc d’Aiguillon pour ramener Choiseul aux affaires, soit qu’elle entraînât Mme Du Barry elle-même.
Il fallait prévoir de telles vicissitudes, tenir de puissantes amitiés en réserve, ne se compromettre ni avec les vainqueurs ni avec les vaincus. Gustave devait donc être amplement informé, et c’était pour cela qu’il entretenait avec un zèle infatigable de nombreuses correspondances. Son ambassadeur à Paris, le comte de Creutz, suivait particulièrement avec une attention scrupuleuse et lui traduisait avec exactitude tous les mouvements de la cour ; c’était à lui de pressentir les changements de ministres et de favoris, d’annoncer à l’avance les triomphes et les disgrâces, afin que son maître ne fût jamais pris au dépourvu.

Gustave III correspondait familièrement avec les comtesses d’Egmont, de La Marck, de Boufflers et de Brionne, avec Mme Feydeau de Mesmes, Mme de Luxembourg et Mme de Croy. De ces deux dernières on ne rencontre dans les papiers d’Upsal aucune lettre ; il y en a deux ou trois de Mme Feydeau de Mesmes, qui se confond, par une amitié tendre et une parfaite communauté de vues, avec Mme d’Egmont, et, de Mme de Brionne, une dizaine, qui, n’offrant rien de politique, attestent seulement quelle familiarité aimable présidait à ces lointaines relations. Nous savons pourtant que Mme de Brionne se mêlait ardemment aux factions intérieures d’alors. Femme du prince Louis de Lorraine, grand-écuyer de France, et parente de l’empereur Joseph II, qu’elle reçût pendant son voyage à Paris, en 1777, elle occupait un rang élevé à la cour, et s’était mise à la tête du parti de Choiseul. Ses qualités personnelles et sa beauté lui assuraient d’ailleurs une réelle puissance ; si le duc de Choiseul devait un jour revenir au pouvoir, Gustave III, pour qui elle professait une entière admiration, aurait par elle un excellent appui auprès de ce ministre.

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) 25632910
Carmontelle
Madame la comtesse de Brionne  1758
Chantilly, musée Condé

Les comtesses d’Egmont, de La Marck et de Boufflers n’étaient pas moins dévouées à Gustave ; c’est d’elles que les papiers d’Upsal nous ont conservé de longues et importantes missives. Chacune de ces grandes dames avait mis au service du roi de Suède son crédit dans les cercles les plus brillants ou auprès des familles les plus influentes de la société parisienne ; elles y propageaient sa renommée, et l’estime qu’il savait leur inspirer pouvait devenir, grâce à leur propre mérite, aisément contagieuse.

Si l’on a recours aux portraits que les écrivains de son temps ont laissés de Mme d’Egmont, on se persuade, mais sans bien concilier leurs témoignages avec ceux de sa biographie connue, que les charmes de sa personne ont été pour beaucoup dans sa domination souveraine.
Le peu qu’on connaît de la biographie de Mme d’Egmont ne suffit pas à interpréter tout ce qu’on dit sur elle ; où trouver dans la vie de cette grande dame, qu’on nous montre seulement reine des salons et amie des gens de lettres, de quoi justifier cette sorte d’étonnement qu’elle causait, ce charme indéfinissable, cette physionomie souvent sérieuse jusqu’à la tristesse et jusqu’au soupçon d’une mort prochaine ?
Les pièces que nous empruntons à la collection des papiers de Gustave III ou à différentes archives vont nous rendre en partie les lumières qui nous manquent.

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) La_com10


Il ne s’agit cependant que de trois années, les trois dernières de Mme d’Egmont, depuis le commencement de 1771, alors qu’elle rencontra Gustave pour la première fois, jusqu’à la fin de 1773, où une lettre de sa belle-fille nous apprend sa mort. Elle a passé une bonne partie de ces trois années sur un lit de souffrance, mais avec une amie sérieuse à son chevet, Mme Feydeau de Mesmes, et en s’occupant de poursuivre sans cesse quelque généreuse idée.
Ses lettres à Gustave III, pendant ce temps de retraite, la montrent sous un aspect que ses contemporains eux-mêmes paraissent n’avoir pas entièrement connu, et qui néanmoins explique et justifie leur jugement. Elles nous révèlent son vrai caractère, composé de grâce originale, de vivacité folle, d’enthousiasme un peu romanesque, de tristesse intérieure, d’ardeur de pensée, et de langueur, devenue bientôt mortelle.

À peine sorti de France depuis quelques jours, Gustave a engagé lui-même sa correspondance, avec Mme d’Egmont par ce billet, daté des bords du Rhin, 5 avril 1771 :

« Plus je m’éloigne de vous, madame la comtesse, plus mes regrets augmentent, et malheureusement ils ne pourront finir… Je ne suis point étonné de la ruse de Mentor, car si Calypso vous ressemblait, Télémaque avait bien raison de ne pas la vouloir quitter… Si je voulais faire le héros, je vous dirais que le plaisir de rendre un peuple heureux et de remplir la grande tâche qui m’est imposée suffira seul pour me consoler d’être à jamais séparé de vous ; j’aime mieux vous dire avec sincérité qu’entre les regrets sans nombre que j’ai d’être roi, celui de perdre l’espoir de vous revoir jamais est un des plus grands. »

La comtesse d’Egmont s’empare immédiatement dans ses réponses des plus hautes questions morales et politiques. L’affaire des parlements lui tient surtout au cœur. Sans nul doute elle continue, dans ses lettres à Gustave III sur ce sujet, une discussion commencée pendant le séjour du roi à Paris ; bientôt, la maladie l’empêchant de développer à son gré toutes les raisons qu’elle voulait faire valoir, elle appelle à son aide la verve de son intime amie, Mme Feydeau de Mesmes, qui travaille auprès d’elle, et résume ses pensées en y ajoutant les siennes :

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Recuei11

« Sire, écrit Mme d’Egmont le 1er septembre 1771, j’ai pensé que vous n’aviez pas pris la peine de discuter les principes de M. le chancelier, et que par conséquent vous n’aviez pas vu ni ce qu’il détruit ni ce qu’il veut rétablir. Dans cette persuasion, j’ai prié Mme de Mesmes de rassembler les faits principaux, afin que votre majesté pût voir sur quoi se fonde ma façon de penser à cet égard. J’étais trop malade pour pouvoir faire ce travail ; d’ailleurs mon amie en est plus capable que moi… Elle a écrit ce petit ouvrage au chevet de mon lit, pendant ma maladie à Braine, et il est certain qu’il n’est venu personne pour nous aider. »

À ces lignes d’envoi était joint un mémoire de dix grandes pages, conservé dans la collection des papiers de Gustave III, à Upsal. Quelques notes marginales sont de la main de Mme d’Egmont, très facile à reconnaître, et le texte nous représente évidemment le travail en commun des deux amies, écrit par Mme de Mesmes, Quand on lit ces pages, qui reparaissent ici après un siècle d’entier oubli, on sent renaître quelque chose de l’émotion qui présidait à une telle scène : l’une de ces deux femmes, minée par la maladie, mais que de grands sentiments animent, est soutenue par l’espoir de faire triompher son ardente propagande dans l’esprit d’un jeune prince devenu son ami y et qui, pour le bonheur d’un peuple, aura les moyens d’appliquer ses doctrines.
Grande dame, elle représente cette portion considérable de la noblesse française que le désintéressement et le patriotisme honorent.

L’autre, sa fidèle et grave confidente, parfaitement, inconnue de nous en dehors de cet épisode, appartient sans nul doute à l’une des célèbres familles de cette ancienne magistrature française, qui a formé presque un nouvel ordre, comme une nouvelle noblesse dans l’état, et dont le contre-poids, s’il eût été définitivement admis dans la constitution politique, eût modifié les destinées de notre pays. Ce qu’écrivent Mme d’Egmont et Mme Feydeau de Mesmes sur de tels sujets ne dénote pas seulement de la générosité de cœur, mais aussi une vive intelligence de notre histoire, une juste prévision des maux que le despotisme devait attirer sur la nation.

Le mémoire remonte jusqu’aux premiers temps de la monarchie. Après avoir rappelé les progrès excessifs de la royauté, Mme d’Egmont et Mme de Mesmes démontrent que deux freins restaient contre les excès possibles de sa puissance : d’abord les droits de la noblesse ; mais ils ne consistent déjà plus qu’en quelques distinctions plus idéales que réelles, « comme la possession de nos biens, sur lesquels le roi met des impositions à sa volonté. » Le second frein était précisément ce droit d’enregistrer que possédait naguère encore le parlement. « M. le chancelier est coupable et imprudent de le vouloir détruire… Combien d’hommes à qui ce simulacre de liberté faisait croire, qu’ils n’étaient pas soumis à une autorité arbitraire, — qui, à la place d’un dévouement servile dicté par la crainte, avaient encore pour les rois celui du cœur, et dont les âmes, par cette raison, conservaient l’énergie et l’honneur, qu’on ne trouve plus chez un peuple résigné au despotisme ! Est-ce donc là ce qu’il faut détruire ? La ruine du parlement n’est pas faite pour augmenter la puissance du roi. Un roi dirait en vain : Je suis le maître, ma volonté est la loi. S’il n’était pas le maître, en effet de par les lois, cette prétention n’ajouterait rien à sa puissance. Un roi habile, en détruisant tout pouvoir qui peut mettre un obstacle au sien, se gardera bien d’avertir ses sujets qu’il les a rendus esclaves de sa seule volonté, car cette idée effrayante les fait discuter sur l’injustice d’une autorité si grande, et leur fait examiner sur quel droit on se l’attribue. M. le chancelier, depuis six mois, a fait apprendre l’histoire de France à des gens qui seraient peut-être morts sans l’avoir sue. »

À la fin du règne de Louis XV comme au commencement du règne de Louis XIV, c’est l’intelligente expression d’un sentiment très vif de l’insuffisance de la constitution française et des dangers qui s’accumulent toujours davantage pour l’avenir ; c’est le même avertissement à la royauté et à la nation elle-même, le même vœu de voir employer ce qui subsiste de notre ancienne constitution à sauver le reste de l’édifice, gravement compromis, et, — sans parti-pris encore d’aucune imitation anglaise, — de faire entrer la France dans une voie nouvelle qui se serait rapprochée de celle où s’étaient engagés nos voisins. Retz, avec une sagacité singulière, jette un regard perçant et isolé à travers toute l’histoire de France ; nos grandes dames au contraire sont évidemment les interprètes d’une opinion désormais adoptée autour d’elles par un grand nombre d’esprits attentifs.
Cent fois on a discuté ces graves pensées en leur présence ; les gens de lettres, qu’elles admettaient dans leur conversation, en ont fait le sujet de nombreux écrits ; Mably fréquentait le salon de Mme d’Egmont, et nous savons qu’un jour, malgré les maîtres de la maison, il déchira de ses mains, regrettant’ d’en être l’auteur, le livre où il avait fait l’éloge de la royauté.

Gustave III reçut le mémoire de Mme d’Egmont et de Mme de Mesmes ; il paraît qu’il fit des objections, opposant aux nouvelles théories les excès du parlement d’Angleterre et la mort de Charles Ier. Mme de Mesmes se charge cette fois de reproduire seule, par une note assez étendue, où elle fait habilement sentir l’énorme différence des deux constitutions quant à l’autorité parlementaire. Avec une sûreté de raisonnement remarquable, elle affirme que le fanatisme, encore subsistant chez nos voisins au XVIe siècle, a seul pu causer de tels excès, et que la France de son temps est à l’abri d’un si grand fléau. Elle a raison sans doute : elle ne peut pas pressentir le cruel démenti qu’une autre sorte de fanatisme lui infligera vingt ans plus tard en France même, et on n’a pas le droit de l’accuser, elle ni sa digne compagne, quand elle s’élève encore contre le pouvoir absolu.

Telles étaient les leçons de politique libérale que Gustave III recevait de ses deux éloquentes amies. Leur enthousiasme n’y souffrait pas de ménagements ni de sous-entendus équivoques :

« Sire, écrit bravement Mme d’Egmont, une chose m’afflige : ce sont les éloges que vous faites de notre roi. Si vous employez la politique avec moi, comment puis-je croire que vous me traitez avec l’amitié dont vous me flattez ? et si ce n’est pas politique, comment puis-je expliquer ce que vous me dites de sa bonté ? Ah ! la faiblesse seule l’arrête… Votre Majesté m’accuse de ne pas aimer le roi. Hélas ! ce n’est pas ma faute, et le regret de ne pouvoir jouir des sentiments les plus nobles me fait seul soutenir avec tant de chaleur l’opinion que vous me reprochez… C’est un mouvement si vrai que l’autre jour, à la représentation de Bayard, à Versailles, j’aurais acheté de mon sang une larme du roi ; mais, si vous aviez vu son air d’indifférence, l’ennui de M. le dauphin, les rires, de Mesdames à ce tableau si touchant des sentiments de notre nation pour nos rois, vous auriez partagé mon désespoir de voir une si charmante nation dénaturée, et des vertus si intéressantes, si héroïques, devenues pour elle impossibles. Comment supporter que celui qui a joui du bonheur céleste d’être adoré avec ivresse, et qui le serait encore s’il nous a avait laissé la moindre illusion, se soit plu à les détruire toutes, et voie de sang-froid un tel changement ? Ah ! sire, quels ressorts puissants sont dans vos mains ! Vous, l’idole de votre nation et qui seriez celle de la nôtre, vous parlez pour celui qui ne connut jamais un sentiment ! Au nom de Dieu, ne mêlez plus cet apathique tiers dans les lettres charmantes dont vous m’honorez, et croyez qu’on ne fera jamais de nous des esclaves russes, mais les plus soumis et les plus fidèles sujets, Un mot, un regard leur suffit pour répandre jusqu’à la dernière goutte de leur sang ; mais ce mot n’est pas dit !… Après Bayard, exaltée par la pitié, irritée de la froideur des assistants, je courus chez Mme de Brionne parler en liberté. Nous relûmes votre lettre, et nous répétâmes mille fois : voilà donc un roi qu’on peut aimer ! Nous l’avons vu ; il produirait des Bayards, il ferait revivre Henri IV ; il existe, et ce n’est pas pour nous ! Dites encore que nous sommes républicaines ! »


Mme d’Egmont ne s’abstenait pas de conseils encore plus directs ; elle avait prévu les efforts que Gustave III avait dû faire pour conjurer les périls du dehors et accroître au-dedans la puissance royale.

« Le premier de mes vœux, lui écrit-elle, est pour que vous puissiez détruire entièrement l’horrible corruption qui préside à vos diètes, car où règne l’intérêt, la vertu ne peut exister. Pour parvenir à cet important objet, il faudrait que votre royaume devînt indépendant de toute autre puissance et que les sentiments d’honneur fussent les seuls ressorts de votre gouvernement. L’augmentation de votre pouvoir est sans doute le premier pas vers ces heureux changements ; mais ne souffrez jamais qu’ils puissent ouvrir le chemin au pouvoir arbitraire, et employez toutes les formes qui rendent impossible à vos successeurs de l’établir.
Puisse votre règne devenir l’époque du rétablissement d’un gouvernement libre et indépendant, mais n’être jamais la source d’une autorité absolue ! Voilà ce que vous ne sauriez trop peser au sanctuaire de la vertu, vous dépouillant de tout intérêt personnel et de toutes les préventions qu’ont pu vous donner les malheurs qu’une liberté mal entendue a fait éprouver à votre royaume. Une monarchie limitée par des lois me paraît le plus heureux des gouvernements… Je pense que vous ferez le bonheur des Suédois en étendant votre autorité ; mais, je le répète, si vous n’y mettez pas des bornes qu’il soit impossible à vos successeurs de franchir et qui rendent vos peuples indépendants de l’imbécillité d’un roi, des fantaisies d’une maîtresse et de l’ambition d’un ministre, vos succès deviendront l’occasion de ces abus, et vous en répondrez devant la postérité… Mettez-moi à portée de vous envoyer mon portrait. Je ne le puis sans la parole positive que vous n’avez ni n’aurez celui de Mme Du Barry. — 1er septembre 1771. »


Gustave accomplit  " sa révolution ", et il ne tarde pas à en faire part directement à la comtesse, en lui présentant son œuvre sous le plus beau jour :

« Voici le premier moment, madame la comtesse, où je puis vous écrire depuis le grand événement qui vient de se passer ici. Vous ne devez point être surprise de mon peu d’exactitude à vous répondre tout ce temps ; des inquiétudes trop bien fondées ne m’ont pas donné de moments où je fusse bien à moi. J’ai été obligé, pour ma propre conservation et pour celle de mon peuple, de porter un coup aussi hardi qu’heureux. Je me suis saisi du timon de l’état, et j’ai été absorbé pendant deux jours. Je viens de remettre cette puissance entre les mains des états, ou, pour mieux dire, je n’ai gardé que la puissance de faire le bien et d’empêcher la licence.
Une loi stable que j’ai écrite consacre l’autorité du roi sans atteindre la domination du peuple telle que nos anciennes lois la portaient sous Gustave Ier, et sous Gustave-Adolphe. Il était temps : les attentats les plus criminels contre ma personne, les plus odieux contre ma famille, allaient se commettre, et, sans ce que j’ai fait, deux heures plus tard ma liberté était perdue et ma vie dans le plus violent danger. Dieu, qui a vu mon cœur, m’a soutenu, et j’ai trouvé dans mon peuple un attachement et un courage sans exemple. Il n’y a eu aucun cheveu de touché, et personne n’a été ni ne sera malheureux. Jamais révolution ne s’est passée plus doucement et plus tranquillement que celle-ci.
»


Le jour était donc arrivé où les espérances de Mme d’Egmont allaient pouvoir s’accomplir. Elle promet à Gustave, au prix de quelques réserves, et s’il veut achever noblement son ouvrage, les plus brillantes destinées ; elle rêve pour lui un grand rôle, au milieu des bassesses ou des crimes qu’elle reproche à la politique de son temps.

Précisément elle vient d’apprendre le partage de la Pologne, et, au milieu de son enthousiasme pour le roi de Suède, elle ne peut retenir des paroles d’indignation contre les puissances dont il doit craindre lui-même les dangereux desseins.


« 2 septembre 1772.— Le héros de mon cœur, celui qui m’honore du titre de son amie, celui qui m’a permis de l’appeler mon chevalier, enfin le mortel le plus aimable se montre aussi le plus grand, car, je n’en doute point, sire, vous n’abuserez pas de ce pouvoir qu’un peuple enivré vous a confié sans limites !

« 1er octobre. — Je suis loin de me plaindre que vous ne m’ayez pas écrit plus tôt. Votre gloire est mon premier bonheur, vous le savez ; c’est ainsi que je vous aime : préférez-moi le plus léger besoin du dernier de vos sujets… Je suis indignée du sang-froid avec lequel on voit le brigandage que trois puissances prétendues civilisées exercent contre la malheureuse Pologne. Il n’y eut jamais une telle chose dans l’univers : trois puissances qui se réunissent pour en dépouiller une contre laquelle nulle des trois n’est en guerre ! Imaginez que ces malheureux Polonais ne se sont rassemblés que sur les promesses les plus positives de la France : j’ai vu moi-même (daignez, ne pas le répéter) les promesses les plus positives de secours à la confédération, écrites de la propre main de notre roi et de celle de M. d’Aiguillon. Quelquefois j’aime à penser que, plus heureux et plus prudent que Charles XII, mais non moins généreux, vous rétablirez un jour la balance si nécessaire, et qui déjà n’existe plus.
»


Perspective ambitieuse, peu d’accord avec les faibles ressources de Gustave III, mais qu’il n’accueillait que trop volontiers et qui devait l’égarer un jour ! De telles suggestions lui étaient dangereuses, venant de chères et aimables conseillères, et au nom de cette France dont il briguait tant le suffrage. Il ne s’en souviendra que trop lorsqu’il prétendra, non-seulement rétablir à lui seul l’équilibre du Nord, mais s’opposer même au torrent de la révolution française. Gustave III eût mieux fait de se rappeler une autre sorte de conseils ; les réformes économiques et l’agriculture étaient trop à la mode pour que Mme d’Egmont les oubliât, et on la voit recommander au roi de Suède, par humanité, de planter la Dalécarlie en pommes de terre.

N’avions-nous pas raison de dire que ces lettres montreraient un aspect nouveau de l’esprit et du caractère de Mme d’Egmont ? Ce n’est plus ici seulement la brillante héroïne des fêtes de la cour et la spirituelle amie des gens de lettres : c’est aussi l’ardente interprète d’un libéralisme encore sentimental et romanesque, il est vrai, et né d’hier à l’école de Jean-Jacques, mais qui se nourrit de graves et hautes pensées.
Gustave n’a obtenu d’elle une sorte de culte que parce qu’elle a vu en lui le héros futur de ses théories généreuses ; son affection était à ce prix. Si jamais il aspirait au despotisme, ou si, par quelque action contraire à l’honneur d’un prince, il ternissait le bel idéal qu’elle avait rêvé, elle cesserait de l’aimer. Ses lettres nous ont découvert un sentiment exalté, mais pur. Elle a offert au jeune roi le secours d’un langage sincère, qui ne dissimulerait jamais la vérité ; Gustave paraît avoir répondu d’abord par une passion égale. Il a écrit à la comtesse d’Egmont une lettre de douze pages le jour même de son couronnement, il a porté le lendemain un habit aux couleurs de la comtesse, lilas et blanc ; puis il semble s’être fatigué de ses conseils ou de ses remontrances. Elle s’en plaint avec tristesse et fierté ; la correspondance languit  ...

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Capt1401

https://fr.wikisource.org/wiki/Gustave_III_et_la_Cour_de_France/04

En 1772, Creutz est très alarmé et pessimiste quant à la santé de Mme d'Egmont qui se détériore visiblement. Elle était atteinte d'une maladie très grave, la tuberculose probablement. En août 1772, elle se rendit aux eaux de Spa mais n'en revint pas guérie.    

Il écrit à Gustave, le 23 septembre 1773 :
Madame d'Egmont est dans le plus grand danger. Elle a eu de la fièvre continue avec redoublement accompagné de douleurs inouïes. Maintenant elle est hors d'affaire, mais extrêmement faible.

En réalité, son mal était incurable.  Septimanie devait mourir l'année suivante, le 14 octobre 1773, à Braine, à l'âge de 33 ans.


Dernière édition par Mme de Sabran le Mar 22 Nov 2022, 19:08, édité 1 fois

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Message par Gouverneur Morris Mar 22 Nov 2022, 18:46

Merci pour ce passionnant article chère Eléonore !!! Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) 2523452716


Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Ducs_a11
Anne-Charlotte de Crussol-Florensac
Portrait ancien d'artiste inconnu, photographié par Philippe Lauzun
reproduit dans la Revue de l'Agenais du 1er janvier 1914


On dirait Mme de Pompadour par Drouais, non ?

Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) 385

https://webmuseo.com/ws/mbao/app/collection/record/326
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Septimanie comtesse d'Egmont  (  1740 -  1773 ) Empty Re: Septimanie comtesse d'Egmont  ( 1740 - 1773 )

Message par Mme de Sabran Mar 22 Nov 2022, 18:49

Gouverneur Morris a écrit:
On dirait Mme de Pompadour par Drouais, non ?
Oh mais oui ! Tu as tout à fait raison ... Hop!

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